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Le paradoxe du Zoanthus : des centaines de morphes pour une poignée d’espèces !

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La science nécessite de définir et de classifier son objet d’étude. Proie ou prédateur ? Ce fut à l’évidence l’une des premières questions que l’Homme s’est posé, tout simplement pour survivre…

La taxonomie est un domaine de la science qui vise à ranger les organismes suivant une classification définie par Carl Von Linnaeus : règne > embranchement > classe > ordre > famille > genre > espèce. Ceci est une étape essentielle pour notre compréhension de la biodiversité, aussi bien que pour identifier les espèces pouvant être valorisées. On pense rapidement à la valorisation sous forme d’un bénéfice économique, mais le bénéfice peut également être médical sous la forme d’un anticancéreux, un sujet très développé chez Coral Biome !

La taxonomie des coraux a commencé par Tubipora musica (le corail Orgue), la première espèce de corail décrite et justement par Linnaeus en 1758. À présent, alors que la taxonomie de certains genres et espèces semble bien établie, il en est beaucoup d’autres qui restent très difficiles à nommer et classer. En effet, de nombreuses descriptions d’espèces sont basées sur des critères morphologiques qui pourtant sont souvent sujets à une certaine plasticité intraspécifique (c’est-à-dire entre les individus, au sein d’une même espèce). C’est pourquoi depuis quelques dizaines d’années, les biologistes utilisent de plus en plus systématiquement l’outil génétique. Les récentes classifications basées sur ces analyses moléculaires (ADN) entrent ainsi fréquemment en conflit avec la vision traditionnelle basée sur des données morphologiques. C’est le sujet de cet article qui va tenter de mettre de l’ordre au sein des centaines de souches de Zoanthus, vénérées par la communauté aquariophile « récifaliste », qui semblent finalement réparties dans seulement quelques espèces génétiquement distinctes.

Qui aime les Zoanthus ?

Nous-mêmes sommes de grands fans des Zoanthus et de leur infinie diversité de couleurs. Cette diversité visuelle, associée à quelques variations anatomiques, était considérée par la communauté scientifique comme représentative d’une grande diversité d’espèces au sein du genre Zoanthus. De ce fait, plus de 100 espèces de Zoanthus ont été décrites (Fautin, 2003) sur la base des différents motifs de couleur et autres données morphologiques comme le nombre de septa dans la cavité gastrique ou encore l’apparence du muscle sphincter du polype. Plus récemment, le Dr James Reimer, un expert reconnu mondialement concernant les Zoanthus, a révisé leur taxonomie par l’utilisation systématique de marqueurs d’ADN et d’analyses génétiques. Sur la base de ses résultats il remet en cause la validité d’un grand nombre d’espèces de Zoanthus. En d’autres termes, sa conclusion générale est qu’il n’existe certainement pas autant d’espèces de Zoanthus au point que vous ne puissiez pas toutes les connaitre par leurs noms scientifiques… En effet, Reimer et son équipe ont montré qu’un certain nombre d’espèces décrites n’étaient que des redondances au sein d’une même espèce (Reimer et al., 2004 ; Reimer et al., 2012).

Les résultats ont même mis en évidence l’existence de paires d’espèces sœurs entre le bassin Caraïbes et le bassin Indo-Pacifique. Ainsi, les 2 espèces de chaque paire ne peuvent être distinguées que par leur site de prélèvement (Caraïbes ou Indo-Pacifique). Si les approches basées sur l’étude de l’ADN ne permettent pas encore une distinction stricte, les 2 espèces d’une paire sont (ou seront) malgré tout différenciées. Depuis la fermeture de l’isthme de Panama, barrière naturelle entre l’Atlantique (Caraïbes) et le Pacifique, les populations d’espèces marines ont été séparées de part et d’autre. Cette isolation géographique induit ce qu’on appelle une « spéciation allopatrique ». Cela signifie que les populations d’une même espèce se différencient progressivement en 2 espèces continuant indépendamment leur propre histoire évolutive du fait de la barrière physique empêchant le brassage génétique (l’isthme de Panama dans notre cas). Pour le moment, elles sont qualifiées d’« espèces sœurs » car leur différenciation génétique n’est pas encore mesurable et qu’on les distingue uniquement par le site de collecte.

De combien d’espèces de Zoanthus parle-t-on réellement ?

Définitivement pas autant qu’on a pu en décrire ! Les résultats les plus récents indiquent qu’il n’y a peut-être qu’une dizaine d’espèces valides au sein du genre Zoanthus. Un grand nombre de morphes ou souches de Zoanthus ne sont en fait que des sous-populations ou variétés d’une même espèce. La situation est tout à fait comparable au sein du genre Palythoa, mais c’est une autre histoire…

À quelle(s) espèce(s) appartiennent mes ZOANTHUS ?

Ne nous emballons pas ! Nous n’allons à l’évidence pas énumérer les centaines de souches de Zoanthus connues sur le marché pour les attribuer à telle ou telle espèce… Mais nous allons vous donner quelques exemples pour vous permettre d’identifier vos propres spécimens.
Commençons par identifier les 4 paires d’espèces sœurs actuellement reconnues par les spécialistes (voir Tableau 1).

Espèces soeurs de Zoanthus entre Caraïbes et Indo-Pacifique

Tableau 1 : Répartition des espèces sœurs de Zoanthus entre

les bassins Caraïbes et Indo-Pacifique.

Zoanthus sociatus et Zoanthus sansibaricus constituent la paire la plus commune dans nos aquariums récifaux. Mais commune ne signifie pas « banale » car il existe énormément de souches de couleurs différentes comme les ‘Alien eye zoa’, ‘Superman zoa’, LA Lakers zoa’, ‘Bambam zoa’, ‘Rasta zoa’ ou encore la famille des ‘Hornet zoa’. Les polypes sont interconnectés et présentent un diamètre de 6 à 10 mm lorsqu’ils sont ouverts (Reimer et al., 2004). Les polypes fermés montrent souvent un cercle rose autour du corps. Voici quelques exemples en photo :

zoanthus alien eye zoanthus fruit loop zoanthus LA Lakers zoanthus superman Zoanthus rastazoanthus bambam

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Zoanthus solanderi et Zoanthus gigantus sont une autre paire d’espèces sœurs bien connue par la communauté aquariophile sous le nom ‘People Eaters zoa’. Ils tiennent ce nom de leur grande taille, environ 10 à 25 mm de diamètre pour le disque oral. Ils arborent souvent une bouche verte fluo et présentent généralement un motif strié autour du polype fermé (Reimer et al., 2006a). Des stries apparaissent également sur le disque oral (polype ouvert) et si vous regardez attentivement ces magnifiques polypes, vous remarquerez souvent un rayon plus marqué dans l’axe de la bouche. Trop de gens, y compris des vendeurs, confondent ces Zoanthus à gros polypes avec des Palythoa… Mais bien sûr CE NE SONT PAS DES PALYTHOA ! Vous avez certainement déjà croisé les Red/Purple/Green People Eaters mais il existe beaucoup d’autres souches, toutes plus magnifiques les unes que les autres. Quelques exemples de ‘People Eaters zoa’ en photos :
Zoanthus Blue AgaveZoanthus Purple People Eaters Zoanthus Red People Eaterszoanthus green people eaters Zoanthus Red MagicianZoanthus Green Agave  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Zoanthus pulchellus et Zoanthus vietnamensis sont également très appréciés par les collectionneurs. On trouve au sein de cette paire d’espèces sœurs les ‘Armor of god zoa’, ‘Alien Antivenom zoa’, ‘Rainbow incinerator zoa’, ‘Shazam zoa’, ‘Utter Chaos zoa’, ‘Sunny D zoa’ et encore beaucoup d’autres souches exceptionnelles. Le diamètre du polype est d’environ 4 à 6 mm avec un disque oral légèrement plus grand d’après Reimer et al. (2012). Néanmoins, vous trouverez facilement des polypes presque équivalent en taille au ‘People Eaters’ et dans tous les cas plus grands que ceux de Z. sociatus et Z. sansibaricus, ce qui nous a été confirmé par Reimer lui-même (communication personnelle). Ils présentent souvent une bouche blanche et un trait radial dans l’axe de la bouche. Quelques exemples en photos :

Zoanthus Playboy Bunny's Zoanthus Sunny DZoanthus Space Monster

Zoanthus Alien Antivenom Zoanthus Utter Chaos

Zoanthus Armor of God

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Zoanthus aff. pulchellus et Zoanthus kuroshio constituent une paire qui retient particulièrement notre attention chez Coral Biome. En effet, les Z. aff. pulchellus ne sont autre que les célèbres ‘Vice Zoas’ de Floride dont le plus convoité est le ‘Miami Vice zoa’ (bleu à cœur rose). Il s’agit pour l’instant d’une espèce nom décrite, phylogénétiquement proche de Z. pulchellus mais pour autant distinct de celle-ci. Z. aff. pulchellus est trouvé dans une large gamme de couleurs tandis que Z. kuroshio est souvent rose. Ces deux espèces sœurs montrent également un trait radial dans l’axe de la bouche. Les Vice Zoas sont ainsi nommés car l’agencement des polypes crée le tapis le plus dense de toutes les espèces de Zoanthus, créant de magnifiques colonies polygonales. Encore quelques exemples pour le plaisir des yeux :
Zoanthus Miami ViceZoanthus Morphologic Vice zoa Zoanthus Ice Miami ViceZoanthus Miami Vice Zoa Vice ZoaZoanthus Morphologic Jade Monkey

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne pas confondre Zoanthus et Palythoa !

Les Zoanthus n’incorporent pas de sable (ou autre débris) dans leurs tissus contrairement aux Palythoa. Cela induit une texture rugueuse chez les Palythoa alors que les Zoanthus sont doux au touché. De plus, les Palythoa sont capables de produire de grandes quantités de mucus, ce qui rend leur surface très gluante par rapport aux Zoanthus. La confusion qui règne chez les aquariophiles est due à l’usage erroné de ‘Paly’ (diminutif pour Palythoa) pour parler des Zoanthus à gros polypes comme les ‘People Eaters zoa’. Nous décourageons donc vivement cette dénomination incorrecte qui crée inutilement une confusion entre ces deux genres qui restent pourtant assez simples à distinguer.
Par la même occasion, vous pouvez oublier le genre Protopalythoa qui a été remis en cause par Reimer et al. (2006a) et formellement invalidé par Low et al. (2016).
Considérant ces nouvelles données issues des connaissances scientifiques les plus à jour, nous allons tenter d’inclure autant que possible les noms d’espèces de Zoanthus pour nos spécimens à la vente. Par ailleurs, n’hésitez pas à nous contacter avec des photos de vos spécimens si vous avez besoin d’une identification (Zoanthus / Palythoa).

 

Références
Fautin DG (2003) Hexacorallians of the world. http://hercules.kgs.ku.edu/hexacoral/anemone2/index.cfm

Low, M. E. Y., Sinniger, F., & Reimer, J. D. (2016). The order Zoantharia Rafinesque, 1815 (Cnidaria, Anthozoa: Hexacorallia): supraspecific classification and nomenclature. ZooKeys, (641), 1–80. Advance online publication.

Reimer JD, Ono S, Fujiwara Y, Takishita K, Tsukahara J (2004) Reconsidering Zoanthus spp. diversity: molecular evidence of conspecifity within four previously presumed species. Zoological Science, 21(5): 517-525.

Reimer, J. D., Ono, S., Takishita, K., Tsukahara, J., & Maruyama, T. (2006a). Molecular evidence suggesting species in the zoanthid genera Palythoa and Protopalythoa (Anthozoa: Hexacorallia) are congeneric. Zoological science, 23(1), 87-94.

Reimer, J. D., Ono, S., Iwama, A., Takishita, K., Tsukahara, J., & Maruyama, T. (2006b). Morphological and molecular revision of Zoanthus (Anthozoa: Hexacorallia) from southwestern Japan, with descriptions of two new species. Zoological science, 23(3), 261-275.

Reimer, J. D. (2008). Implications for different diversity levels of Symbiodinium spp. (Dinophyceae, Suessiales) within closely related hosts: zoanthids (Cnidaria: Hexacorallia: Anthozoa) as a case study. Galaxea, Journal of Coral Reef Studies, 10(1), 3-13.

Reimer, J. D., & Todd, P. A. (2009). Preliminary molecular examination of zooxanthellate zoanthids (Hexacorallia, Zoantharia) and associated zooxanthellae (Symbiodinium spp.) diversity in Singapore. Raffles Bulletin of Zoology, 22, 103-120.

Reimer, J. D., Foord, C., & Irei, Y. (2012). Species diversity of shallow water zoanthids (Cnidaria: Anthozoa: Hexacorallia) in Florida. Journal of Marine Biology.